Etude comparative de techniques pianistiques : L'école française du piano / L'école russe du piano

Posté par Tal Tal
Options
Il existe une multitude de techniques et de pédagogies pianistiques, mais les pédagogies française (l'école française du piano) et russe (l'école russe du piano) permettent d'atteindre un très haut niveau de virtuosité et d'excellence pianistique, elles ont une notoriété internationale et sont parmi les plus réputées au monde.

On en parle souvent dans les milieux pianistiques, mais toujours avec un certain "flou artistique" et très rarement avec les précisions techniques nécessaires à la compréhension : voici donc ces précisions et éclaircissements indispensables.

Dans tous les cas, on cherche à acquérir la virtuosité, la musicalité, la rigueur rythmique... mais aussi :
- la souplesse (des bras, poignets, mains, doigts), opposée à la mollesse,
- la force musculaire (bras, poignets, mains, doigts), opposée à la raideur.
Lorsqu'un pianiste y parvient, ses doigts semblent solides comme l'acier, et le reste (mains, poignets, bras) d'une souplesse comparable à celle des félins.  Une main de fer dans un gant de velours…

Malgré des aspects communs, des différences existent entre ces deux prestigieuses traditions pianistiques, notamment dans la position des mains (arrondies ou plus aplaties) et dans la façon de jouer les passages "forte" ou "fortissimo" (doigts martelés ou jeu renforcé).



La pédagogie pianistique française : le jeu articulé et perlé. Les doigts sont des petits marteaux qui actionnent les petits marteaux de la mécanique du piano.



En France, l'enseignement du piano est une "école de l’articulation", car il reste influencé par la technique des clavecinistes et imprégné par la philosophie cartésienne et mécaniste ("le corps est une mécanique très perfectionnée") des XVIIe et XVIIIe siècles. Actuellement encore, la tradition pianistique française accorde une grande importance à ce jeu très précis et articulé que l'on qualifie de "jeu perlé" : chaque note de musique est comparable à une perle d'un collier, les notes sont articulées nettement et distinctement, avec finesse, rigueur et clarté, comme une suite de perles. L'objectif du pianiste est d'avoir une grande précision rythmique.
L'école pianistique française considère qu'il faut jouer du piano avec les mains très arrondies (presque en demi-cercle), le bout des doigts attaquant verticalement les touches.
Pour obtenir ce jeu pianistique perlé, qui est fin et précis mais articulé et percussif (les doigts frappent les touches comme des petits marteaux), beaucoup de pianistes travaillent les gammes et arpèges (parfois dans toutes les tonalités) et/ou les exercices de virtuosité (principalement "Le pianiste Virtuose", de Hanon, ou éventuellement "Le Déliateur"), et des morceaux très techniques (Etudes de Czerny...). Le jeu "perlé" est une technique pianistique idéale pour jouer les oeuvres qui demandent une très grande rigueur, précision technique et virtuosité (Etudes de Chopin, etc.)

Caractéristiques de la pédagogie pianistique française :

- La tenue au piano est dictée par des conventions : la manière de s'asseoir, la hauteur du tabouret, la position des avant-bras (horizontaux) et des mains (arrondies)… sont standardisés. Certains professeurs consacrent beaucoup de temps à ces aspects lors des premiers cours de piano. On insiste sur l'articulation très précise des doigts : l'objectif sera de lutter contre l'inertie naturelle, vaincre la mollesse des mains et des doigts (surtout chez les enfants débutants), leur raideur (surtout chez les adultes débutants), ces contraintes corporelles étant considérées comme un obstacle à surmonter pour devenir un bon pianiste.  

- Mains arrondies : le bout des doigts frappe verticalement les touches. Beaucoup de professeurs français insistent pour que leurs élèves arrondissent leurs doigts (comme si elles tenaient une petite balle), et certains exigent même que les ongles, très courts, touchent le clavier.

- Articulation synchronisée : quand un doigt frappe une note, le doigt qui jouait la note précédente se lève simultanément (synchronisation entre un doigt quittant une touche, et un autre doigt frappant une autre touche). L'enveloppe sonore est très percussive et martelée.

- Impulsion puis détente : juste après avoir frappé une touche du piano, le doigt (qui est encore posé sur cette touche), est totalement détendu. C'est comparable à un petit coup de marteau (allusion au mécanisme du piano).

- Jeu "forte" ou fortissimo" : pour jouer plus fort ("forte" ou "fortissimo"...), les doigts frappent les touches de plus haut, comme des petits marteaux.

- Le jeu mains séparées est primordial : la plupart des professeurs français demandent à leurs élèves de maîtriser d'abord un morceau de musique (ou une phrase musicale) mains séparées, avant de l'étudier mains ensemble. (Quelques exceptions cependant, notamment pour des morceaux de musique tels que le premier Prélude de Bach, que l'on joue directement mains ensemble).


Critiques de ce jeu pianistique :

- L'école française de piano produit parfois un jeu pianistique presque "robotisé", qui privilégie la technique à l'expression : trop réducteur, étriqué et exagérément articulé, avec une sonorité mécanique, froide et sèche, martelée et dure, comme si le pianiste tapait à la machine au lieu de faire de la musique.
- Les mains en demi-cercle, et les doigts arrondis (tombant verticalement sur le clavier), ne devraient pas être une obsession chez certains professeurs. En réalité, la seule chose importante est d'avoir toujours une position de main naturelle et pas crispée, et bien sûr toujours les pouces sur le clavier (ce conseil est valable pour les pianistes débutants, car c'est une évidence pour tous les autres).
- En France, certains professeurs passent beaucoup de temps à dogmatiser la position des mains et des bras, les préoccupations mécaniques ou digitales leur paraissant essentielles ("il faut mettre la main et les doigts comme ça", "il ne faut pas les mettre comme ça").
La plupart des professeurs russes, au contraire, pensent qu’il n’y a pas de recette en la matière, et qu'il faut avant tout avoir une position de mains naturelle. En effet les grands pianistes ont chacun sa propre approche du piano (on pense bien sûr à Glenn Gould, pianiste atypique) : aucun n’en imite un autre.


La pédagogie pianistique russe : le jeu renforcé et legatissimo. Les doigts en position naturelle appuient lourdement les touches pour une sonorité expressive.



Le Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, et plus généralement l'Ecole russe traditionnelle de piano et la pédagogie pianistique des pays de l'Est, diffusent un enseignement de réputation internationale et prestigieuse. Le Conservatoire de Moscou attire de plus en plus de pianistes du monde entier, surtout des asiatiques  (beaucoup de chinois, mais aussi des coréens, japonais...).
Ses principaux "pères fondateurs", Neuhaus et Richter, étaient d'origine allemande, ce qui explique la très grande rigueur, l'exigence de qualité absolue et la discipline méthodique qui ont produit de nombreux pianistes virtuoses mondialement connus.

Chez beaucoup de professeurs de piano russes, la pédagogie se caractérise par un programme quotidien en 4 étapes :
- une étude technique pour la virtuosité (d'abord Czerny ; et plus tard les Etudes de Chopin ou Liszt…),
- une oeuvre de Bach (Inventions, Préludes et Fugues...),
- une oeuvre de la période classique (Sonate de Haydn, Mozart, Beethoven…),
- et une oeuvre de la période romantique (Chopin, Liszt, Tchaïkovski, Rachmaninov...), où l'expressivité et les nuances seront essentielles, ou de la période impressionniste (Debussy, Ravel...)

Caractéristiques de la pédagogie pianistique russe :

- La liberté et la personnalité du pianiste sont respectées : le pianiste peut par exemple régler la banquette à la hauteur qui lui convient (le célèbre pianiste canadien Glenn Gould s'asseyait très bas, d'autres règlent leur tabouret bien plus haut…). Le pianiste cherche à être en osmose avec son piano, entrer en fusion intellectuelle et artistique avec la musique, vivre ses pensées et ses émotions en musique.

- Une position naturelle et proche du clavier : mains et doigts sont légèrement aplatis et presque parallèles aux touches (mais évidemment toujours les pouces sur le clavier), en osmose avec le clavier. On utilise le poids des bras (pour l'expressivité et le "legato"), on joue avec la pulpe des doigts et on évite de trop les gesticuler (ils restent très proches des touches, on ne les lève pas trop haut). On recherche la souplesse absolue jusqu’aux épaules, et tout le corps est détendu.

- Le jeu renforcé, pour les passages "forte" ou fortissimo" : tout le poids du bras arrive sur le bout des doigts (les phalangettes), et donc sur les touches du piano. Pendant toute la durée de la note, le doigt reste fermement et lourdement appuyé sur la touche, jusqu'à ce que le doigt suivant joue une autre touche, afin d'avoir une sonorité expressive, chantante, ronde et chaude. Ce jeu pianistique "renforcé" est utilisé surtout pour les passages qu'il faut jouer fort ou fortissimo. (Pour expliquer cette technique pianistique à un enfant, on peut lui suggérer d'imaginer que sa main est un éléphant : les doigts sont ses pattes, qu'il pose lourdement et fermement).

- Le jeu legatissimo : quand on frappe une touche du piano, on ne quitte pas immédiatement la note précédente : ce décalage d'une fraction de seconde assure le "legato", et même le "legatissimo", pour une impression de fondu-enchainé... Bien que le piano soit un instrument à percussion (et à cordes), il aura donc une enveloppe sonore non pas percussive, mais ronde, proche de celle du violon, de l'alto ou de la flûte (si on joue dans les aigus), du violoncelle ou de la contrebasse (si on joue dans les graves).

- Le jeu mains ensemble : les professeurs russes demandent souvent à leurs élèves de jouer directement mains ensemble, presque dès le début de l'étude d'un morceau, afin de concevoir l'architecture musicale dans son ensemble et de ne pas dissocier les plans sonores, qui doivent être équilibrés et en symbiose harmonieuse.

- L'imaginaire est sollicité : beaucoup de profs russes font étudier un morceau de piano comme s'il s'agissait d'un conte musical, ce qui motive beaucoup les plus jeunes. Les oeuvres de Chopin (Ballades...), Liszt, Tchaïkovski, Stravinski, Moussorgski… éveillent l'imaginaire : le jeu pianistique doit révéler un monde magique, féerique et merveilleux, et parfois inquiétant ou effrayant... grâce à une palette sonore d'une infinie diversité.

- Une approche du piano expressive et orchestrale : la technique pianistique russe ouvre sur la couleur sonore et l'orchestration. On n'hésite pas à faire des contrastes extrêmes dans les nuances, du pianissimo au fortissimo, ou dans l'expressivité, du legato (= lié) au staccato (= piqué). Le piano semble pouvoir imiter n'importe quel instrument de l'orchestre.


Critiques de ce jeu pianistique :

- "Pas assez précis et fin", "Des grosses pattes d'ours !", disent certains pianistes français.
- Excellent pour jouer les romantiques (Chopin, Liszt...), ainsi que les compositeurs russes (Rachmaninov...), mais pas toujours assez léger et aérien pour jouer d'autres styles...



En conclusion :



Le même élève pianiste peut recevoir deux conseils contradictoires : un professeur français lui demanderait d'arrondir davantage ses doigts (comme s'il tenait une balle de tennis dans chaque main), et un professeur russe au contraire, lui demanderait de détendre ses doigts, de les aplatir un peu plus sur le clavier et d'avoir une position de mains plus naturelle.

Beaucoup de pianistes concertistes russes, mais également des pianistes noirs américains virtuoses du Jazz, Ragtime ou Boogie…, jouent avec des mains et doigts presque aplatis sur le clavier : en effet cela peut surprendre, car en France, la plupart des professeurs de piano conseillent à leurs élèves d'arrondir les doigts.

Si votre professeur de piano (français ?) est obsédé par les doigts arrondis, la maîtrise du jeu "mains séparées" avant de jouer mains ensemble, etc., sachez qu'il y a d'excellents professeurs dans cette catégorie... mais que d'autres excellents professeurs enseignent le piano de façon très différente.

En résumé, la plupart des positions de mains sur le clavier sont correctes (les doigts plus ou moins arrondis, ou un peu aplatis), à condition bien sûr d'avoir toujours les pouces sur le clavier.
La principale position incorrecte pour jouer du piano, est le "rétracté-bossué" (poignet plus haut que le coude et la main : le poignet forme une bosse, et le milieu de la main est parfois en creux) : c'est une très mauvaise position de mains sur le clavier, car cela dénote d'importante raideurs et tensions musculaires.

L'enseignement français et l'enseignement russe sont parfaitement complémentaires.
L'idéal est peut-être d'étudier pendant quelques années selon le style "français", et ensuite avec un professeur russe... (ou l'inverse).
Ces deux écoles de piano ont produit des pianistes concertistes de niveau époustouflant et de renommée internationale.


Chantal MULLER

2 Commentaires

classic Classique list Liste threaded Arborescence
sunsoleil sunsoleil
Répondre | Arborescence
Ouvrir ce message en vue arborescente
|

Re: Etude comparative de techniques pianistiques : L'école française du piano / L'école russe du piano

super intéressant! Merci!
Catherine Catherine
Répondre | Arborescence
Ouvrir ce message en vue arborescente
|

Re: Etude comparative de techniques pianistiques : L'école française du piano / L'école russe du piano

En réponse à ce message posté par Tal
Oui, très très intéressant, merci